Et si le comportement des criminels était inscrit dans leurs gènes ? C’est ce que soutient Adrian Raine, « neuro-criminologue » britannique expatrié aux États-Unis, dans un récent ouvrage. 
Un parfum de polémique ?

Après de brillantes études de psychologie à Oxford et à York, Adrian Raine émigre en Californie en 1987. Deux raisons motivent ce choix, explique-t-il avec la spontanéité qui le caractérise : le climat… et la plus grande accessibilité des criminels à des fins de recherche que dans son Angleterre natale. « Neuro-criminologue » autoproclamé, l’universitaire britannique séduit par le soleil californien est surtout le premier chercheur à avoir eu l’idée de « scanner » le cerveau de criminels. En 1994, il utilise le PET scan* pour enregistrer l’activité cérébrale de 41 prisonniers américains. Dans quel but ? Prouver qu’il existe des marqueurs génétiques et biologiques prédisposant au crime. La suite de ses travaux ne déviera pas de cette optique. Près de deux décennies de recherches, de méta-analyses et d’études longitudinales qu’il résume dans un livre paru récemment, The Anatomy of Violence, sous-titré The Biological Roots of Crime[L’anatomie de la violence. Les racines biologiques du crimen.d.l.r.] (1). L’ouvrage est diversement accueilli par les médias anglo-saxons : alors qu’un article du Guardiansalue des travaux brisant un tabou (2), une critique du New York Timesdécèle dans ces écrits provocateurs des relents de thèses que l’on croyait enfouies depuis longtemps, telle la théorie du criminel né de Cesare Lombroso* à la fin du XIXe siècle (3). Le théoricien italien est d’ailleurs réhabilité par Raine, pour avoir eu « l’intuition » d’une spécificité d’ordre biologique chez les criminels.

Aujourd’hui professeur de criminologie à l’université de Pennsylvanie, Adrian Raine clame invariablement sa théorie d’un fondement biologique du crime. Ses recherches sur les cerveaux de criminels l’amènent aux conclusions suivantes : le cortex préfrontal, la zone cérébrale impliquée dans l’attention et la vigilance, est faiblement activée chez les criminels, en regard des groupes contrôle. Il en résulterait une impulsivité et un goût certain pour la prise de risque, prédisposant à des comportements antisociaux et violents. Mais Adrian Raine évoque également l’amygdale, impliquée dans la régulation des émotions, qui serait, d’après lui, «structurellement anormale chez les psychopathes ».

Génétique de la violence

Au fil de son ouvrage, Raine élabore ainsi une théorie « neuro-développementale » des origines de la violence : d’après lui, les criminels ont des broken brains, littéralement des « cerveaux cassés », qu’il décrit comme « anatomiquement différents du reste de la population ». Outre un nombre pléthorique d’études scientifiques, Raine évoque des parcours singuliers de criminels illustrant sa théorie. Parmi eux, on trouve le récit de la vie de Jeffrey Landrigan. Abandonné par sa mère à sa naissance en 1962, ce dernier est recueilli par une famille américaine respectable. Pourtant, dès son plus jeune âge, il fait montre d’un comportement peu en adéquation avec le milieu dans lequel il est élevé : premier cambriolage à 11 ans, consommation abusive d’alcool, addictions aux drogues… Autant de faits qui forment un prélude à sa carrière criminelle. Déclaré coupable de meurtre, il est condamné à une peine de vingt ans de prison en 1982. Après une évasion rocambolesque et un autre meurtre, il est incarcéré dans le couloir de la mort en Arizona. L’un de ses codétenus voit en lui le portrait vivant d’un autre condamné, Darren Hill… qui se révèle être son père biologique (l’histoire ne dit pas comment le lien filial fut prouvé). Or, le père de Darren Hill – et grand-père de Jeffrey Landrigan-Hill – était également un criminel de grande envergure. Adrian Raine voit en ces trois générations de criminels le signe d’une prédisposition génétique au crime. De là à postuler à une origine génétique à la violence, il n’y a qu’un pas… que franchit allègrement Adrian Raine, avec l’exemple du gène codant l’enzyme MAOA, surnommé warrior gene, littéralement le « gène du guerrier », découvert par le scientifique néerlandais Han Brunner (4).

Ce gène, s’il est déficient, ne synthétise plus l’enzyme MAOA, ce qui aurait des répercussions sur le fonctionnement de certains neurotransmetteurs, engendrant déficit de l’attention, impulsivité et divers troubles du comportement.

La marque de Caïn ?

Mais Raine ne s’en tient pas à la génétique. Plus étonnant, les criminels se distingueraient du reste de la population par… un rythme cardiaque plus faible. Une étrange spécificité détectée par un chercheur de Cambridge, David Farrington, pour qui un faible rythme cardiaque serait un facteur prédictif du comportement criminel, plus fort que le fait d’avoir un parent criminel (5). Mais pour quelles raisons ? Un tel rythme serait corrélé à une absence de peur et un manque d’empathie. Est-ce là la marque des criminels ? Pour Adrian Raine, il s’agit en tout cas de l’un des facteurs qui font penser qu’« ils sont biologiquement différents de nous ». Une telle assertion peut en laisser plus d’un sceptique. Simple provocation de neuro-criminologue ou thèse aux fondements scientifiques solides ?

Il faut concéder une chose à Adrian Raine : sa thèse n’est pas manichéenne au point de rejeter l’influence de l’environnement social sur la criminalité. Il évoque d’ailleurs des « interactions bio-sociales » aux sources des comportements criminels. Mais il n’en reste pas moins que, pour lui, les prédispositions génétiques au crime existent, et ne doivent pas être évincées du débat public sous couvert d’un rejet politiquement correct de tout détermi­nisme biologique dans l’origine de nos comportements.

Vers une neuro-justice ?

Si une telle thèse était vérifiée, elle poserait un important problème éthique : pourrait-on continuer à condamner des criminels dont la prédisposition à commettre des crimes serait innée ? Seraient-ils responsables de ce qu’ils sont, au sens biologique et génétique du terme ? De telles questions ont déjà été soulevées par des décisions de justice rendues aux États-Unis (6), où l’imagerie cérébrale a été utilisée pour la première fois en 1991, dans le but d’invoquer l’absence de responsabilité d’un prévenu dans le meurtre de son épouse. L’accusé, Herbert Weinstein, avait ainsi écopé d’une peine de sept ans d’emprisonnement au lieu des trente-cinq initialement requis contre lui, après démonstration que son soudain accès de violence avait été provoqué par un kyste localisé dans la partie gauche du lobe frontal, engendrant une incapacité à réguler ses émotions.

En 2011, David Eagleman, chercheur au Baylor College of Medicine, à Houston, au Texas, s’interrogeait déjà sur les implications éthiques de telles décisions judiciaires (7). Pour ce neuroscientifique renommé, la chose est certaine : nous ne sommes pas égaux sur le plan neuronal. Et si la neuro-imagerie permettait d’en apprendre davantage sur les déterminants biologiques de la violence, les autorités ne seraient-elles pas contraintes de réviser la manière dont la justice sanctionne les crimes ? Ne faudrait-il pas alors envisager la généralisation du soin en institution psychiatrique plutôt que la détention en établissement pénitentiaire ? Autant de questions qui ne semblent pas appartenir à un futur si hypothétique ou fictionnel qu’on le croit…

(1) Pantheon Books, 2013.
(2) Tim Adams, « How to spot a murderer’s brain », The Guardian, 12 mai 2013.
(3) Paul Bloom, « Natural born killers », 
The New York Times, 21 juin 2013.
(4) Han Brunner et al., « Abnormal behavior associated with a point mutation in the structural gene for monoamine oxidase A », Science, 262, 1993.
(5) David P. Farrington, « The relationship between low resting heart and violence », 
in Adrian Raine et al.Biosocial bases of violence, Plenum, 1997.
(6) Voir Lucie Sarfaty, « L’IRM s’invite au tribunal : pour le meilleur ou pour le pire ? », 
Le Cercle Psy n° 8, mars-avril-mai 2013.
(7) David Eagleman, « The brain on trial », 
The Atlantic, juillet-août 2011.